Entretien avec un vampire
Pourquoi craignons nous tant le soleil? J’ai l’impression que la réponse demeure une perpetuelle inconnue , même pour mon esprit des plus savants. En attendant que la mémoire me revienne , je vais vous raconter une courte histoire:
Alors que la lune devenait la seule reine de la nuit et que les étoiles s’éclipsaient devant les ténèbres royaux , je contemplais , perché en haut d’un gratte ciel , tel une gargouille inflexible , la ville s’endormir au creux de mon regard impérieux.
J’en étais à cet instant l’unique et véritable maître. Un Dieu éphémère dont personne n’aurait put deviner l’existence. Silencieux comme l’ombre environnante , je ne faisais qu’un avec elle. Je devenait , à mesure qu’elle se déversait sur le monde , un prédateur de plus en plus effrayant. Pourtant , je demeurait impassible à cette sensation de puissance qui s’emparait petit à petit de moi. J’avais appris à m’en lasser. L’éternité est un très bon professeur.
Le temps m’avais brisé , écorché , crucifié. Ma croix était mon corps . Un corps dans lequel se tenait prisonnière mon âme délabré , pareille à une vieille église que les terribles siècles avaient pris plaisir à ruinés. A ruinés et à oubliés…Qui se souvenait encore de moi? Qui donc pensait à moi sous ce ciel dénué du moindre éclat d‘espérance? Personne. Question rhétorique , n’est-ce pas?
Du haut de mon perchoir , les hommes me semblaient tellement vulnérables , à peine plus grands que des fourmis. J’éprouvait envers eux une persistante amertume. Vous savez , ce sentiment qui vous dévore de l’intérieur jusqu’à vous faire cracher vos larmes , et vos organes troués d’alcool par la même occasion .
Entre nous , la notion est plutôt ironique pour une créature de mon espèce. Mais ce qui provoquait toute cette agitation intérieur en valait bien la peine. Après tout , comment auriez vous réagit si , du jour au lendemain , vous n’étiez plus capable d’aimer? Je vous laisse désormais imaginer ce que je dois endurer tous les jours que le démon fait sur cette terre…
A minuit précise , le quatorze décembre deux mille huit , je voulais aimer. Mon cœur désirait ardemment battre de nouveau et frapper ma poitrine , comme un canon faisant écho de son chant tribale à travers une vaste étendue de vide.. Malheureusement , cela m’était impossible , inaccessible et insipide. Je dois l’avouer , c’est bien le principal paradoxe auquel sont confrontés ceux de ma race…
Le désespoir , inhérent à mon état d’incorruptibilité physique et spirituelle , s’enfonçait chaque seconde de plus en plus dans mon cœur. « Quelle importance finalement , puisque cela ne nous tueras pas? » disait souvent mon « créateur ».
Qu’ais je fait ensuite? La curiosité est un bien sinistre défaut qui vous coûtera un jour la vie , et bien plus… Croyez en mon expérience…Mais je peux percevoir au fond de vos pupilles , figées par l’effroi qu’induit instinctivement ma présence , ne serais ce que fantasmagorique , à vos côtés,cette étincelle propre à ceux dont le cœur martèle encore la cage thoracique.
Je suis longtemps rester à réfléchir , dominant ce monde incertain , ce microcosme percé de rêves en tout genres déstinés à ne jamais aboutirent. Je n’avais pas remarquer les premiers rayons du soleil commençant à poindre derrière les nuages grisâtres. Je n’avais pas non plus remarquer mes membres se figer sous les rayons de l’astre du jour.
Pourquoi craignons nous tant le soleil? Je m’en rappelle maintenant. Nous craignons le soleil parce qu’il est le seul à pouvoir nous enlever notre éternité.
Dernière page du journal d’un vampire Parisien , La Défense , 14/12/2008