Lucia mon amour:
Ballets immortels
« La véritable mort , ce n’est pas l’arrêt de toutes fonctions vitales. Non , la véritable mort , c’est la disparition de tout sentiments humains… »
Lucien n’y avait jamais crut. Pour lui , mourir se résumait à perdre définitivement conscience de son état. C’est sans doute pour cela qu’il fut ainsi châtié…
***
La grande Paris était silencieuse. Sa robe de ténèbres lui donnait la splendeur d’une veuve noire et ses lumières oppressantes s’étendaient sur les trottoirs telles les fils d’une immense toile dont il devenait , petit à petit , impossible de se défaire.
Un jeune homme marchait dans la pénombre d’un vieux parc abandonné. Son visage était masqué par l’obscurité ambiante mais l’ensemble de sa silhouette et de sa démarche , souligné par les brumes de la nuit , laissait supposer de sa noble extraction.
Arrivé au pied d’un vieux chêne , le jeune homme s’arrêta et leva ses yeux au ciel. Au dessus de lui se tenait un être , comme un fantôme blanchâtre fendant les abîmes parisiennes , perché sur une branche , à une dizaine de mètres du sol. Sa figure , éclairée par de fins rayons de lune , était celle d’un adolescent de seize ans mais sa peau , terriblement pâle , ainsi que son nez finement dessiné et ses lèvres légèrement exsangues , lui accordaient cette apparence figé , propre aux statuts de marbre ou encore aux cadavres dont la chair n’aurait jamais été rongé par les insectes nécrophages. Un sinistre magnétisme émanait de cet individu. Le jeune homme pensa en premier lieu que cette faculté mystique devait trouver sa source dans le vert étincelant de ses grands yeux de chat. Il n’eut pas le temps d’émettre d’autres hypothèses , sa réflexion fut aussitôt interrompue par la voix dénué d’émotion du spectre tapis dans le néant.
« Ainsi , tu es venu jusqu’à moi , bien que tu sache ce que je suis réellement. Qui es tu et que souhaite tu?
-Mon nom est Lucien de l’ancien domaine des eaux mirages. Je suis venus jusqu’à vous afin d’implorer votre clémence. Partagez avec moi le don suprême! Celui de vaincre la mort… »
Lucien soutenait le regard de son interlocuteur mais demeurait néanmoins dominé par la simple présence de ce dernier.
« Vaincre la mort? Ce n’est pas aussi facile…Tu ignores ce qu’est la véritable mort…
-Croyez moi , je vous en prie! Je sais ce qu’implique la mort et je sais aussi ce qu’implique l’éternité! Je veux pouvoir exister , contempler les étoiles , la lune et , surtout , aimer jusque dans les abysses… Tout comme vous! »
La rage empoigna soudainement les débris de l’âme de celui qui ne semblait ressentir de sentiments quelques minutes auparavant.
« Très bien!Puisque tu veux me rejoindre , alors rejoint moi dans mon agonie! »
Une main glacé extirpa le cœur de Lucien hors de sa poitrine. Les pupilles du jeune homme s’écarte son champ de vision s’assombrit puis , tel un rocher jeté du haut d’une montagne , son corps s’effondra sur la terre humide.
***
Cela faisait un demi siècle que je parcourait le monde en compagnie de celui que j’appelais désormais « père ». Cinq courtes décennies s’écoulèrent avant que nous revenions dans l’occulte Paris. Notre retour eu lieu durant cette nuit…Un bien funeste cauchemars.
Nous avions étés conviés à un bal costumé , organisé dans la demeure d’une quelconque dame issue de l’ancienne aristocratie.
« Si nous y allions , mon fils? Il nous faut fêter dignement notre retour dans la capitale aux milles et unes merveilles! » Me propose mon géniteur , une impatience à peine dissimulée dans le ton enthousiaste de sa voix.
« Pourquoi pas? Laisse moi le temps de me costumer. »
Je savais ce que cette euphorie signifiait pour un être tel que mon créateur. Nous pouvions tous deux sentirent l’odeur du sang frais et cela exaltait merveilleusement nos sens…
Je revêtit une chemise à jabot blanche ainsi qu’un pantalon noir. Sur mon visage trônait un loup en cuir de telle sorte que seules mes lèvres fussent visibles. Mon maître , quant à lui , portait un gilet , parcouru de fines dorures , et un masque dont le nez proéminant lui donnait un air de Cyrano de Bergerac. Lorsque nous arrivâmes chez notre hôte , une veille femme d’apparence excentrique , nous fûmes accueillis à la manière de deux princes Orientaux. Nous étions probablement les convives les plus élégants parmi la foule parée de ses plus beaux atouts.
Les aiguilles avançaient sur le cadran d’une large pendule , reléguée au coin de la salle de réception , et nous dansions depuis des heures quand m’apparut la céleste vision de la personne qui allait bientôt rendre ma condition insupportable. Elle était debout , au fond de la pièce , ses longs cheveux dorés , ondulés comme les vagues de la mer , tombant sur ses épaules graciles et entourant son doux visage , marqué par de fines lèvres rosés et deux yeux d’azur. Sa robe de dentelle lui conférait une prestance inégalable. Irrémédiablement , mes jambes me guidèrent jusqu’à elle et ma bouche , fascinée par sa beauté angélique , balbutia:
« Me donneriez vous l’honneur de m’accorder un peu de votre divine personne l’espace d’une danse? »
Sa réponse positive enchanta mon esprit , ivre de son aura candide.
« Comment vous prénommez vous , madame?
-Mademoiselle , mon ami. Je porte le nom de Rose. Rose des mornes printemps…
-Mademoiselle?Votre magnificence ferait elle si peur aux hommes qu’ils fuiraient le mariage? »
Elle rougit sous mes compliments. Sans doute eut elle pensé qu’ils n’était point sincères. Ce qu’elle ne sut lire dans mon expression , c’est que jamais mes paroles ne furent aussi purs qu’à cet instant…
« Non. Hélas , je crains fort de n’être faite pour les choses de l’amour… » Me dit elle , une lueur chancelante dans son regard.
Je la rassurait pendant notre valse puis caressait sa nuque et ses joues de mes doigts avant d’écarter ses cheveux de blé afin de mêlé ma joie à la sienne dans un baiser fugitif qu’elle accepta avec pudeur.
Nous sortîmes ensuite humer l’atmosphère nocturne.
J’étais aux côtés de la perfection. Une perfection que même la grande Vénus aurait jalousé. Mon bras droit entourait tendrement le sien. Mais , l’heure fatidique sonna… La bête , inhérente à ceux de mon espèce , se réveilla du plus profond de mes entrailles. La faim m’envahit. J’avais oublié les raisons de ma venue. Elles s’imposèrent à moi , brutalement.
Rose ne représentait plus qu’une proie potentielle. Une proie digne des muses , certes , mais une proie tout de même.
« Que se passe t’il? Voulez vous que j’aille chercher un docteur? »
Je retenait mes pulsions avec l’ardeur du gladiateur qui lutterait , à mains nues , face à une horde de lions sauvages.
« Non , cela n’est rien… Ne vous inquiétez pas de si peu de choses… Je crois bien que je devrais rejoindre mon ami. Voyez vous , je l’ai abandonné sans le prévenir et je n’aurais pas dut…
-Je vous comprend. Laissez moi vous accompagner. »
Je n’y parvenait plus. Mes crocs s’enfoncèrent dans sa gorge. Son fluide vital jaillit dans mon palet et , tel un chien , j’avalais sa vie à mesure que je recouvrais la mienne.
Quand sa carcasse inanimée s’allongea sur le trottoir , je ne put empêcher mes larmes de s’écouler. Qu’avais-je donc fait? Qu’étais je devenu? Je ne prêtait point d’attention aux figures apeurées de ceux qui venaient de quitter la fête dans le but d’assister au macabre spectacle du cadavre de Rose , étendue là , comme endormie. Mon « père » m’agrippa brusquement l’épaule , sans que j’eusse sentit son arrivée , et s’envola avec moi dans l’obscurité dévorante de notre éternité.
***
J’avais toujours refusé d’y croire.
« La véritable mort , ce n’est pas l’arrêt de toutes fonctions vitales… Non , la véritable mort , c’est la disparition de tout sentiments humains. »
Je n’aurait jamais dut…